Le « why » de cet observatoire

Un observatoire de plus ?

La blockchain a démontré sa puissance au travers du bitcoin au cours des 10 dernières années. Et ses limitations aussi. Mais la blockchain 2.0 est apparue récemment et ouvre de nouvelles portes vers des secteurs largement plus divers que la finance. Le secteur de l'énergie, au front pour limiter un trop fort réchauffement de la planète, offre un champ immense d'applications et d'expérimentation qui vont profiter largement à tous les autres secteurs et accélérer les mutations en cours. La blockchain est un catalyseur de la transition énergétique mais aussi d'une autre forme d'intelligence collaborative qui va se mettre en place.

Une question revient souvent et nous profitons pour y répondre : pourquoi ces pluriels à "blockchains" et "énergies" ? Pour le s de blockchains, c'est tout simplement parce que nous sommes au début du chemin et qu'encore bien peu de normes ont été définies. Il suffit de penser au langage de programmation utilisés dans les smarts contracts et les types de consensus possibles avec les variations de compréhension comme à tout début d'adoption. Pour le s à la fin du mot énergie, c'est plus simple : une focalisation quasi unique a été portée sur l'électricité par la côte ouest américaine qui donne le là technologique. Mais tout professionnel de l'énergie sait qu'il est difficile d'être monothéiste et que ces blockchains vont devoir jouer un rôle central non pas pour une source de production mais bien pour toutes les formes d'énergie que nous connaissons et pratiquons tous les jours : gaz, électricité, vapeur, fuel, solaire thermique, ... sans oublier, comme précisé dans la vision proposée ci-dessous, les économies d'énergie qui sont la source d'énergie la plus économique qui soit.

Et le but de l’Observatoire des blockchains, au travers de ce site et des membres de cette association, est bien de :

  • proposer une vision d’avance sur les usages et le role clé à venir des technologies blockchain
  • laisser la parole à toutes les réalisations déjà faites et en cours
  • apporter les chiffres et informations clés de la blockchain pour ce secteur de l’énergie
  • rapprocher des acteurs qui convergent sans forcément le savoir encore
  • partager des hypothèses sur la force de création et les nouveaux modes communautaires permis par les nouvelles blockchains
  • tenir à jour un panorama des technologies contenues dans la blockchain
  • réaliser des sondages pour apporter des faits tangibles sur la propagation de la vague technologique (attitudes et usages).

Mais au-delà de ces objectifs qui vont animer et orienter notre activité au sein de l'observatoire, c'est une vision qui se met en place, un futur pour le monde de l'énergie qui se dessine et se construit très rapidement grâce aux technologies blockchains qui jouent ce rôle de catalyseur pour tout le secteur et son interaction avec la société civile.

 

Merci blockchain : la "tokenisation" du monde est en cours. Et la Commune est au centre.

  C'est un mot encore peu utilisé ou connu. Et pourtant il a commencé à émerger il y a un an et demi dans les pays anglo-saxons en sortant des milieux informatiques, casinos et historiques qui étaient ses seuls champs sémantiques jusque-là. Un salon lui est même consacré à New York le 25 mai (Token Summit). Ce mot c'est "Token", ou "jeton" en français. Et il va changer notre perception du monde et des échanges entre les personnes et les organisations. Ce post pour vous permettre de rattraper une lacune, toute temporaire, et percevoir ce souffle de la transformation mondiale qui s'amorce et va amplifier singulièrement les vagues d'ubérisation et de blockchainisation. Mais pas en partant du haut vers le bas, ou du centre vers les bords. Juste l'inverse : la révolution va venir de la campagne et des "smart towns" ou "smart villages".

Quelle est l'essence du "token" ?

C'est une des conséquences directes de l'application de la blockchain à de multiples secteurs en dehors de la finance. A chaque nouveau cas d'usage en cours de test à la surface de la terre, on fabrique un token qui est une unité de compte, un quantum d'information en fait, que l'on certifie et authentifie avec la blockchain. Et ce quantum d'information, gravé dans le marbre grâce à un chiffrement éprouvé depuis par le bitcoin depuis 8 ans, peut être de multiples natures : un transfert de propriété, une transaction effectuée entre deux personnes ... Mais une nouvelle forme d'information est en train d'apparaître sous l'influence de ce que permettent les nouvelles technologies blockchain. Comme le calcul infinitésimal en son temps (Fermat, Leibniz), la technologie apporte une possibilité de découpage et de fabrication d'unités de temps, d'énergie, de prêt, de risque, de soutien ... C'est une véritable usine à produits d'un type très nouveau. Prenons l'énergie. Notamment si elle est fabriquée par un particulier. Jusque-là cette énergie était "déversée" dans sa totalité sur le réseau national géré par Enedis et RTE. Une sorte de vente en gros à un acheteur ou à une coopérative de la totalité de la production. Et le compte était fait sur une durée longue (journée, mois, année) pour calculer les revenus associés à cela en s'appuyant et en ayant implicitement confiance dans le partenaire historique. Ce calcul macro était largement suffisant pour le particulier qui percevait ses revenus de manière régulière. L'opportunité (et la légalité) de vendre à son voisin, ou plutôt ses voisins, change profondément la donne : plus question de déverser sa production sans tenir une comptabilité précise de ce qui est produit d'un côté et consommé de l'autre ou des autres côtés. La blockchain permet de fabriquer ces unités plus petites que l'on peut appeler des "crypto-kWh" par exemple et qui ne sont rien d'autre que des kWh dont la production a été authentifiée par un compteur, cette information blockchainisée le plus près possible du point de mesure et transmise sur le réseau sous la forme de nouveau quantum d'énergie fabriqué (heure, durée, intensité, voltage ...) et prêt à être distribué pour utilisation ou stockage. Cela ouvre la voie à la vente au détail entre particuliers. Mais aussi ouvre une nouvelle ère de l'énergie peer-to-peer, l'énergie échangeable entre pairs, exactement comme Napster l'a fait en son temps pour la musique. C'est cette action de fabrication d'une unité d'oeuvre particulière que l'on appelle tokenisation. De quelque chose de continu ou de masse, on a extrait des unités que l'on peut commercialiser, échanger, valoriser, stocker si c'est possible, transporter, partager ...

Pourquoi la tokenisation va devenir le symbole d'une transformation de masse ?

Ce qui vient d'être illustré pour l'énergie l'est aussi pour de multiples autres éléments et besoins essentiels de la vie de tous les jours : c'est en cela que la déflagration va être d'une force incroyable et concerne tous les citoyens que nous sommes. Par exemple pour le temps donné aux autres à un niveau local : authentifié, certifié et d'une certaine manière valorisé aux yeux de tous de par la transparence apportée par la blockchain. L'heure de bénévolat (crypto-heure ? ou crypto-bienveillance ? : ) devient un token qui peut lui même être échangé contre un token d'énergie. Avec un avantage : transparence, visibilité, effet d'entrainement et d'émulation ... et action démultipliée à longue distance comme nous le verrons plus loin. La production agricole peut aussi être tokenisée :
le pot de miel, le kilo de carotte, le saucisson ... se transforment en crypto-miel, crypto-carotte, crypto-saucisson ... qui peuvent être échangés contre de l'électricité ou des heures de garde à domicile ou un dépannage par exemple.
Le prêt de sa voiture offre une belle application de valorisation de cet actif ou propriété individuelle utilisé seulement 3% du temps (oui 97% du temps la voiture est à l'arrêt). Et le succès de Blablacar et dans une moindre mesure celui de Autolib, sont une belle illustration de l'économie de partage qui génère des ... économies. La crypto-voiture n'est pas très loin. Comme d'ailleurs va l'être la crypto-chambre ou crypto-location ... Plutôt que de multiplier les exemples, un schéma résume l'ensemble de cette nouvelle économie peer-to-peer à laquelle donne naissance cette tokenisation (elle-même permise par la blockchain) :
Certains éléments ne vous sont pas familiers ? C'est normal ! Une fois la réflexion lancée, on ne peut s'empêcher de tenter l'application de la démarche à tout ce qui fait une vie sociale et familiale, tout ce qui fabrique du lien. Par exemple, pourquoi ne pas mettre son ordinateur à disposition de la communauté locale et créer ainsi un cloud distribué (belle initiative en cours de Iex.ec) ? Si une crise de vocation limite le nombre de pompiers, pourquoi ne pas leur donner 6 crypto-heures pour les 24 heures d'astreintes ? Si un juge est à la retraite, pourquoi ne pas l'introniser comme juge de premier recours ou médiateur (ce qui n'est que du Saint Louis sous son chêne à Vincennes, je vous l'accorde : ).

Les différentes natures de tokenisation

Attention à la simplification faite pour rendre le propos clair ... car derrière ce terme ou cette action de production d'unité échangeable ou commercialisable se cachent plusieurs notions, classes ou nature de mise en scène dans la collectivité :
  • le temps. C'est l'énergie individuelle que chacun possède tout au long de sa vie. En fait la principale richesse. Une question centrale de la tokenisation est la valeur du temps pour chacun en fonction des compétences apportées. Autrement dit l'heure d'un avocat est-elle équivalente à ou échangeable avec l'heure d'un pompier bénévole.
  • les actifs ou propriétés. Ce sont tous les biens matériels comme voiture, tondeuse, chambre ... Ce peut-être une partie de bien qui est loué comme des heures pour une voitures ou une partie d'un terrain pour un potager ou une production électrique. La mise à disposition de la CPU et stockage libre de son ordinateur font partie de cette classe
  • les actifs non encore valorisés directement. On peut mettre ici tout ce qui existe mais n'a pas encore été correctement identifié comme valeur. Par exemple, l'ensemble des données personnelles partagées avec Facebook et Google représente 2000 euros par an. Un temps viendra où cet argent pourra être demandé.
  • les productions de biens. Ce sont tous les produits de la ferme ou de l'artisanat.
  • les actions collectives. Comme par exemple le micro-crédit, non pas sous une forme monétaire mais une simple autorisation de débit de son compte de crypto-heure ou autre si l'on a besoin, par exemple, de repeindre une chambre sans avoir le crédit suffisant dans la balance commune.
Comme on le voit, et le graphique en tête de post pousse cette idée, le jeton est l'unité d'oeuvre générée pour permettre à de multiples unités jusque là éparses de s'échanger les unes avec autres. Avec en filigrane une remise en relation directe du temps humain vers l'alimentation, lien direct perdu depuis l'industrialisation car le temps était d'abord converti en travail qui donnait de l'argent et permettait l'alimentation entre bien autres.

Et le token de pouvoir se transformer en monnaie locale

Jusque ici, la tokenisation n'est une sorte de SEL 2.0 (système d'échange local). 2.0 car la blockchainisation de l'énergie produite et partagée est nouvelle par rapport aux 494 SEL français actuels développés depuis le premier en Ariège en 1994. Et si tokenisation il y a eu, l'unité d'oeuvre créée ressemble à s'y méprendre à une partie de Monopoly : la partie est localisée mais il n'est pas possible d'utiliser les "billets" à l'extérieur du jeu.
La partie devient bien plus riche et ouverte si ces jetons peuvent être transformés en espèce "sonnante et trébuchante" rabelaisienne (étymologie passionnante : du bruit et pesable). Un peu comme dans un casino où, à la différence d'une partie de Monopoly, on peut garder ses jetons ou bien les échanger contre des espèces ou un virement ou un chèque. Pour changer de ville, faire face à des besoins autres que le jeu ...
C'est alors tout un nouveau pan d'activités qui deviennent possibles à la collectivité au travers de l'épargne, de l'investissement, du don, de l'entraide ... et du déménagement pour les acteurs locaux qui jusque-là perdaient leur crédit accumulé sur plusieurs années. Ma participation à des réunions et des échanges avec des membres m'ont indiqué la forte résistance des SEL historiques qui ont choisi dès le début de quitter la convertibilité monétaire pour se centrer sur la valeur d'échange. Avec à mon avis un manque de flexibilité flagrant illustré par deux exemples parmi bien d'autres concrets et très différents.
  • Une personne qui a 5 000 heures de contributions et rencontre des difficultés de santé a l'opportunité de transformer ces heures en euros pour faire face aux nouvelles dépenses de santé.
  • Une autre personne peut avoir envie d'aider en dehors de sa commune : un don à une ONG œuvrant en Afrique contre la famine actuelle par exemple. La convertibilité du token permet d'agir à distance, presque comme par magie d'ailleurs, car le temps converti dans nos pays est démultiplié par la parité de pouvoir d'achat de ces pays (1h de bénévolat en France se transforme en 5 à 10h de bénévolat dans un pays en voie de développement).
Manifestement, les deux systèmes, fermés ou ouverts, peuvent co-exister et surtout être collectivement définis pour que la tentation capitalistique de certains ne s'exprime trop fortement ou au moins soit collectivement contrôlée par la constitution initiale incluse dans la blockchain. Constitution qui est un gros travail initial pour avoir un système pérenne et intelligent au sens adaptatif du terme.

Le rôle central des communes ou le règne du bottom-up citoyen.

Le système peut se développer dans un quartier, un village, une commune ... et prendre des chemins très étonnants et nouveaux. Par exemple, une mairie peut mettre à disposition le week-end des locaux ou mêmes des matériels communaux comme des min-bus ou tondeuses. Après tout, ce sont bien les habitants qui, au travers des impôts et autres taxes, ont permis l'achat de biens au service de la communauté. Ce qui permet d'ailleurs de rappeler que l'étymologie de "communal" est bien "commun". On retrouve la veine de pensée historique de Rifkin avec le fonctionnement "commons" utilement rappelé dans son livre «La Nouvelle Société du coût marginal zéro».

1000 euros/habitant d'économie peer-to-peer, identique au budget municipal !

A titre d'information, les modélisations micro-économiques faites pour une commune de 1000 personnes et en prenant des hypothèses raisonnables de participation (e.g. 3 à 7% de taux d'utilisation de 10% des voitures mises à disposition, 5% des maisons en photovoltaïque, 2% en solaire thermique, 1% en biogazier, 10 ha de blé, 500 poules ...) indiquent un nouveau flux financier créé d'environ un million d'euros. C'est dans les mêmes ordres de grandeur que le budget municipal d'une commune de 1000 habitants.

C'est une démocratie peer-to-peer en gestation

Si cette approche vous donne le vertige, il ne va pouvoir que s'accroitre avec l'enveloppe poussée encore un peu plus loin ... Surtout si vous connaissez une des 5 propriétés de la blockchain que nous n'avons pas encore utilisée ici : le choix de la destination du token. En effet, la blockchain 2.0 (par référence à la blockchain 1.0 que serait le bitcoin) intégre des smart contracts qui sont des lignes de codes permettant de définir l'utilisation souhaitée et possible des tokens créés. Par exemple, si un token d'énergie ou un crypto-kWh a été créé par un particulier grâce à son installation photovoltaïque et qu'il souhaite le donner à un voisin en précarité énergétique (après tout, c'est très fréquent - 4 millions de foyers) ou un Français sous le seuil de pauvreté (c'est encore plus fréquent avec 14%), il peut l'indiquer et ce foyer précaire n'aura pas à payer ou, plus exactement dans l'économie peer-to-peer, n'aura pas de débit correspondant à sa consommation. Pareil pour les produits alimentaires dans le circuit qui peuvent être discountés spécifiquement. Pareil pour le cours de soutien à domicile. Pareil pour les voitures ... C'est une véritable machine de guerre pour la réintégration sociale qui se met en route. Une sorte de vote, nouveau, qui est encapsulé maintenant toute cette économie. Avec une question un peu révolutionnaire et philosophique : jusque là, un individu majeur c'est un vote. Toute la démocratie repose là-dessus. Le fonctionnement des associations aussi. Que devient cette équivalence où les niveaux de contributions ne sont pas les mêmes : le vote de l'un peut être égal à 0,35 vote de l'autre. Perturbant, n'est-ce pas ? Et pourtant la gestion des immeubles est basée sur cela : le vote en fonction des millièmes. Mais c'est pour la gestion d'un bien matériel et pas d'une communauté. La question ou le chantier sont donc très ouverts. Surtout pour la gestion des fonds de pension municipaux que cela va permettre ... et le conseil municipal permanent qui pourrait être un mode d'organisation pour la gestion de ces nouvelles ressources communes. La Commune est donc de nouveau au centre mais ce n'est plus de Commune de Paris (mars à mai 1871) dont on parle mais des 36 000 communes de France. Et de manière plus douce mais tout aussi volontaire ... C'est bien une mutation en profondeur qui se propage, surtout avec l'interconnexion des communes impliquées les unes avec les autres et la naissance des places de rencontres ou de marchés qui vont favoriser les échanges de commune à commune. Le concept de balance commerciale de la commune est en bonne voie : ). Et chaque jour amène un "pourquoi pas ?" de plus. Une discussion passionnante hier avec un haut directeur de l'AP-HP m'a indiqué l'implication sociale de l'hopital dans la cité et la solidarité hors temps de travail manifestée par les 115 000 praticiens. La blockchain est là aussi un média de transmission et de reconnaissance de cette solidarité à l'oeuvre tous les jours.

Des difficultés évidentes ... et des solutions qui rendent très optimistes

Ne sous-estimons pas les forces de résistance et les difficultés à venir : les services fiscaux, l'Urssaff, les juristes, les banquiers, les assureurs ... sont des tronçons à franchir pour progresser. Mais la carotte d'être un pays d'innovation, exportateur d'une nouvelle forme de démocratie ou faiseur de l'histoire me semble largement dépasser les premiers réflexes ou crispations. On pourrait aussi dire que c'est aux politiques de faire ce travail là. Et il le font, au travers de consultation auxquelles j'ai eu la chance de participer (e.g. France Stratégie en mars) ou de travaux du Sénat (Proposition de loi relative à l'adaptation de la fiscalité à l'économie collaborative - n°482 du Sénat/29 mars 2017) : à retenir le montant de 3000 euros annuel exonérant de toute déclaration à condition que ce ne soit pas en ligne avec son travail d'indépendant. Et avec une intéressante modélisation à 6000 euros de franchise ... Je ne peux m'empêcher de mentionner que le chiffre de 1000 euros que j'avais mentionné un peu plus haut est tout simplement enfoncé. Et cela fait même rêver en termes d'émancipation citoyenne et locale, comme une amie ex-banquière de haut vol me l'a récemment fait remarqué :
3 000 euros/personne d'économie collaborative pour 10 millions de personnes, cela fait 30 milliards. Proche du budget de l'Etat alloué aux collectivités locales en 2017 ...
Le message et le chemin sont clairs pour tout ceux qui ont envie d'aller vers plus de solidarité et de reprendre en main de manière douce mais ferme un pouvoir de décision partiellement confisqué et centralisé : que ce soit des maires, des élus, des membres d'associations, des simples citoyens aspirant à plus d'écologie, de partage, de lien , de reconnaissance, d'économies ... Une très belle phrase, ancienne mais fraiche, de R. Buckminster Fuller (1895-1983) résume bien la voie à suivre pour aller vers ce nouveau continent ou même prochaine étape de civilisation humaine :

“Vous ne changez jamais les choses en vous battant contre la réalité. Pour changer quelquechose, vous batissez un nouveau modèle qui rend le modèle actuel obsolète.”

   

2017 : la blockchain va vous faire aimer votre voisin.

La technologie change le monde. Comme internet en 1993, la Blockchain est une technologie mutagène qui va apporter son lot de changements plus ou moins profonds en fonction des secteurs d'activité en accélérant et prolongeant la mutation digitale. Mais avec la Blockchain, c'est d'un rôle différent pour l'Etat et ses "tiers de confiance" historiques dont on parle. On assiste à naissance d'une démocratie bien plus impliquante que les démocraties directes ou représentatives et que l'on pourrait appeler la "Démocratie Peer-to-Peer" en résonance avec une nouvelle "économie peer-to-peer" ... bien plus que circulaire.

2020 : Le début de journée de François

François vient de se réveiller. Machine à café, consultation de son portable. Mais au contraire de ce qu'il faisait en 2016, ce ne sont plus les e-mails ou son compte Facebook ou LinkedIn qu'il consulte ce matin en premier. C'est la production des panneaux photovoltaïques installés dans son jardin et l'utilisation qui en a été faite qu'il regarde au plus près : combien de kWh ont été produits la veille ? Quels voisins en ont achetés ? Qu'ont-ils produit de leur côté ? Quel est son niveau de compte-épargne-énergie ? Celui de son fond de pension? Car en 2016, trois événements déclencheurs se sont produits :

  1. le premier projet photovoltaïque dans le monde (Dubaï) a produit de l'électricité à 5 centimes d'euros le kWh (vs. les 15 cts de tarif public en France) grâce aux effets d'échelle de la production chinoise. Choc pour les Emirats aussi : le pétrole devait être à $10 le baril pour être compétitif ...
  2. la Blockchain s'est répandue pour authentifier la production et la consommation de l'électricité
  3. un cadre légal pour l'auto-consommation a été donnée par un décret de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie) à la fin juillet .

Trois événements qui, combinés, ont ouvert la porte à la possibilité pour chacun en France d'installer des panneaux en fond de jardin en bénéficiant des effets d'échelle des productions chinoises. En 2017, François a rapidement fait ses calculs et installé 230 m2 de panneaux au fond de son jardin. 30 kWc de puissance, 40 MWh produits tous les ans pendant 20 à 40 ans. Et plus précisément en token ou crypto-kWh, une crypto-monnaie similaire au Bitcoin mais pour l'énergie.

2020 : "L'énergie digitale" comme colonne vertébrale d'un nouveau voisinage

En parallèle, ses voisins ont commencé à mettre leur compétence et temps disponibles à disposition de tous dans la commune. Là aussi, la blockchain est venu certifier ces heures (et fabriquer des "crypto-heures") passées à donner des cours à domicile ou bien venir faire une réparation d'installation électrique. Et depuis 2017, il ne paye plus pour cela. Ou plus exactement il échange son électricité contre ce temps des voisins après que tout le monde se soit mis d'accord sur "une crypto-heure = 100 crypto-kWh". Ou contre leurs légumes (1 crypto-kg = 0,1 crypto-heure). Ou des réparations de sa voiture. Et il lui arrive par moment d'avoir des besoins d'argent comme la semaine dernière pour un voyage à Paris. Il a converti une partie de ses crypto-kWh en bitcoins puis en euros pour partir en famille. Et il aide maintenant un de ses voisins qui envisage de faire comme lui mais avec du solaire thermique pour produire de l'eau chaude sanitaire collective en utilisant des panneaux thermiques et sa piscine ... pour le stockage de cette énergie solaire bien plus rentable à produire que l'électricité.

Même les pompiers bénévoles de la commune s'y sont mis suite à l'initiative du maire : crise du bénévolat ? Valorisons le temps de disponibilité demandée ! "24 h de dispo = 5 heures de temps de travail" a été la règle adoptée localement. Et les médecins n'ont pas tardé à demander la même chose. Le système de collecte et de tri a rapidement suivi grâce aux crypto-points gagnés, convertibles en énergie ou temps ou ... monnaie ancienne.

Mais ce qui a le plus intéressé François dès le début de ce mouvement de fond a été la possibilité qu'il avait de choisir la destination de sa production. Il y a deux ans, un de ses voisins au chômage est arrivé en fin de droit. Il l'a aidé, à sa manière, en lui fournissant son électricité gratuitement pendant tout l'hiver alors qu'il était tombé, comme 6 millions de foyers en France, dans la précarité énergétique. Pareil quand il s'est agi d'envoyer son fils en voyage linguistique, il a utilisé une partie de son solde de crypto-kWh pour cela. (pour plus de détails sur les volets eau chaude sanitaire ou économie d'énergies, voir un post précédent : l'application au domaine de l'énergie).

2020 : l'apparition du fond de pension ... communal.

En 2018, le système a fait tache d'huile et a été adopté par toute la commune. Des mobilisations et implications nouvelles sont apparues pour tous les habitants de la commune. Et au-delà du choix individuel laissé à chacun, de la valorisation visible par tous de son temps, de la nouvelle mise en relation avec ses voisins, une grande nouveauté a émergé. Une nouveauté à laquelle personne n'avait pensée : le système était globalement excédentaire et produisait une épargne de crypto-monnaie locale (somme d'énergie surabondante, de produits agricoles, d'artisanats, d'événements culturels bénévoles, ...). Un vote, électronique et blockchainé bien sûr, a été mis en place et a permis de décider l'allocation de ce stock : 40% mis de côté pour améliorer les retraites des habitants dans le futur, 10% investis dans de nouvelles productions collectives d'énergie sur les terres communales, 10% pour les routes, 20% pour les start-ups créées localement, 10% pour la cantine et 10% pour la sécurité. Et tout cela est revisité par chacun à tout moment, en fonction de son poids et de sa contribution. C'est une sorte de conseil municipal permanent mais avec les 600 âmes qui le composent et qui votent. La commune venait d'inventer les fonds de pensions municipaux, soutien bien utile à la baisse des crédits de l'état constaté depuis 10 ans.

2017 : ces 5 fonctions essentielles de la blockchain qui génèrent tous les usages

On sous-estime en permanence la capacité qu'ont les technologies à générer du changement de comportement, à défaut de "changer le monde" qui change tout seul, merci pour lui, comme la planète continuera sans nous, merci pour elle. Le phagocytage du temps de cerveau commencé avec le Ipod et accéléré par l'avènement du smartphone en est l'exemple le plus violent et récent qui soit. Revenons 10 ans en arrière dans une rame de métro. 5-10 journaux ou livres sortis. Aujourd'hui, 3-50% des paires d'yeux rivées sur leur smartphone. Et pour la moitié sur des jeux.

La Blockchain ne sera pas aussi visible dans les années à venir. C'est une couche technologique sous-jacente à toutes les utilisations d'objets connectés et les transactions entre individus et sociétés. La compréhension de son fonctionnement n'est pas essentielle pour envisager ses utilisations (observatoire-blockchains.com pour cela). En revanche, il est utile de définir ses fonctions possibles, comme cela a été le cas pour internet en 1991-3 avec l'interaction homme-écran via la souris et le HTML, la définition des protocoles TCP-IP ... Impossible à l'époque de prévoir tous les usages : un début avec des pages de présentations interactives, puis les transactions commerciales à distance (Amazon-1994), des moteurs de recherche (Altavista-1995) ou des annuaires, des forums d'échange ...

Les 5 fonctions essentielles qui génèrent les usages de la blockchain sont :

  1. Authentifier la validité de transactions ou d’évènements par le chiffrement des données et la mise en place d'un tiers de confiance non plus concentré comme pouvait l'être l'Etat, une banque, un notaire, une assurance, l’INPI, la SACEM … mais distribué entre de multiples machines ou utilisateurs.
  2. Donner accès à l'historique certifié de ces transactions ou évènements ce qui est important pour des usages de traçabilité ou de validation des composants d'un produit.
  3. Créer des monnaies pérennes et multi-support (appelée "token" et crypto-kWh dans le cas de l'énergie) qui sont convertibles en "monnaie ancienne" comme l'euro.
  4. Enregistrer des informations externes (e.g. météo), générer des alertes et actions, décider de manière autonome et automatique de conduites à tenir ...
  5. Permettre de transmettre une décision ou de voter une destination pour le bien créé ou le temps alloué (e.g. voter le don des kWh produits à un voisin dans le besoin comme mentionné en ouverture).

2017 : la blockchain donne naissance à une nouvelle souveraineté individuelle

De par ces fonctions et surtout la 2 et la 5, l'argent qui jusque là n'avait pas d'odeur, vient d'acquérir une double odeur : celle de son origine et celle de sa destination, chose qui est susceptible d'être très utile à des organismes supranationaux comme la Banque Mondiale ou la CEE, tant pour la traçabilité amont (l'origine et la non-contrefaçon) que pour la traçabilité aval (bonne utilisation des fonds). Et contrer ainsi le blanchiment, la corruption et la contrefaçon (cette dernière, juste pour les médicaments, tue 700 000 personnes par an dans le monde).

Le texte séminal de Nakamoto date de 2008 et fait suite à la crise des subprimes : il décrit le bitcoin qui est la monnaie virtuelle et l'ancêtre de la Blockchain. C'est aussi à ce jour la plus grande "proof of concept" qui existe de cette technologie. Le texte précise l'objectif affirmé de la disparition des banques et de leur intermédiation coûteuse. Ce qui efface de facto le tiers de confiance en le mutualisant entre tous les participants. Et remet donc l'individu au centre de l'épure. Les germes d'une nouvelle souveraineté individuelle sont plantés en contrepoint de la démocratie initiée par les Athéniens et de la destruction du tiers de confiance poursuivi par Nakamoto.

Les dangers pour les acteurs historiques ... Uber compris.

Cet effacement des tiers de confiance ne s'arrête d'ailleurs pas à tous les organismes porteurs d'une autorité issue de l'Etat : tous les systèmes en étoile (les fameux hubs) sont à risque actuellement. Après tout, quand l'achat est fait sur eBay ou auboncoin.fr, c'est bien au site que vous accordez une confiance pour la bonne réalisation de votre transaction à venir (une bonne notation sur eBay permet d'ailleurs de vendre 7% plus cher qu'un vendeur sans notation ou réputation). Openbazar permet la mise en relation directe sans intermédiaire, une "place de marché sans place" ! Et la plateforme est disponible en open source. Avec tous les réglages possibles du mode de paiement certifié ou pas, le mode d'arbitrage en cas de conflit... Je vous laisse réfléchir à l'application spécifique à d'autres environnements (agricole, littéraire, conseil, propriété intellectuelle ...) et aux créations de start-ups qui peuvent en découler... La blockchain devient l'outil parfait pour ubériser Uber, AirBnB, Blablacar, Booking...

"Blockchainer" et "tokeniser" vont rapidement remplacer "Ubériser."

La nouvelle "Economie Peer-to-Peer", plus que "Economie circulaire".

En poussant un peu plus loin la réflexion, c'est un vieux fantasme communautaire des années 60 qui refait surface mais doté d'une vitalité nouvelle. Car en fait, en proposant ses produits fabriqués à la maison, son temps libre pour les autres et la "Commune", ses biens comme une tondeuse ou voiture, ses compétences pour conseiller des voisins sur les finances ou l'orientation des enfants, sa disponibilité 24h/24 pour intervenir en urgence chez un voisin pour une fuite d'eau ou un incendie... on retrouve le troc et le fonctionnement de la quarantaine de SEL (Système d'échange local) qui existent actuellement en France avec des modalités différentes. Par exemple, un de ces SEL a retenu la minute comme unité et elle est devenue ainsi la monnaie de référence en mettant l'emphase sur le temps comme valeur cardinale pour la communauté.

Mais la blockchainisation de ces SEL et la production des énergies électriques et thermiques donnent une toute autre ampleur au phénomène grâce aux jeu exceptionnel de fonctions que possèdent ce "token" local ou "crypto-monnaie locale" (CML) :

  1. la convertibilité en bitcoin puis en euros (oui, le bitcoin devient l'équivalent d'un étalon-or comme en 1944 lors des accords de Bretton-Woods).
  2. l'universalité de la valeur d'échange de cette monnaie créée localement mais utilisable dans toutes les régions de France et ... pays dans le monde.
  3. le stockage de valeur qui remplace à la fois un fond de pension, un compte-épargne temps, une réserve individuelle ou collective...
  4. l'attribution par chacun d'une destination ou d'un objectif à cette monnaie produite. Chacun choisi l'utilisation ou la combinaison des utilisations possibles de la monnaie nouvellement créée en fonction des options programmées dans la monnaie : don, entraide particulière, constitution capital, rentabilité, réserve, route, retraite, tourisme, réceptif, enseignements ...

On peut percevoir la puissance de la souveraineté individuelle qui se met ainsi en place : chacun n'a plus seulement le poids de son vote une fois de temps à autre mais une réelle implication à hauteur de sa contribution et des choix de destination de la valeur qu'il vient de créer avec son installation énergétique, la mise à disposition de son temps et de ses compétences, sa production agricole ou d'élevage, ses biens sous-employés et maintenant partagés comme une voiture, une tondeuse, une scie circulaire, une machine à laver... De circulaire, l'économie a basculé dans un tissu d'interactions entre tous les acteurs locaux. L'économie peer-to-peer a pris le dessus.

Des conseils municipaux permanents et une implication nouvelle de la famille 

Les conséquences pour la vie locale et les prises de décision sont vertigineuses. On s'éloigne du monde purement capitalistique, avec ses "ROI-ROCE-TRI-NPV-WACC" classiques, pour inciter à l'échange et la fabrication de lien entre voisins plus ou moins distants, développer la logique humanitaire en aidant ses proches (ou pas) dans le besoin (aspiration profonde des Français qui font partie des plus grands donneurs de la planète), accélérer à la logique participative en suivant et votant quand on le souhaite. Ce qui créé les composantes nouvelles de cette démocratie peer-to-peer :

  • Existence d'un conseil municipal et/ou du village et/ou conseil de l'immeuble et/ou conseil de famille ... permanents.
  • Suivi en temps réel des allocations (qualité et quantité) et des impacts de ces allocations avec des modifications en cours de route ... si le concepteur du micro-contrat l'a anticipé.
  • Projection collective dans le futur avec le choix de stockage, d'investissement, d'utilisations concrètes, de mutualisation pour assurance, dons ... les questions de tout agriculteur à la fin d'une récolte : je replante, je mange, je vends, j'échange, je donne aux oeuvres ...

La figure qui vient, au delà du hameau calme de l'extérieur mais bouillonnant de l'intérieur, est celle des pionniers américains qui unissaient leurs forces dans un monde hostile. Et il le faisait de manière simple : en mettant tous les soirs les carrioles en rond, chacun prenant sa part de défense de la communauté, de consolidation des liens, de partage de la nourriture, de l'éducation des enfants ... Notion de communauté très forte aux US et qui a été perdue en France par manque de mise en avant politique et pourtant l'étymologie de certains mots ne trompent pas : "communal".

De la société de consommation à la société collaborative

Sans vouloir reprendre la pensée de Ralph Nader qui a révolutionné la société de consommation en son temps, on voit se modifier le rapport de force ancestral avec les pouvoirs publics et la possibilité d'influer sur les utilisations à venir de l'argent collecté et produit tout au long de l'année. De la société de consommation où le consommateur vote avec son argent et ses pieds (ou souris) tous les jours, la bascule s'effectue vers un monde où le "contribuable" "contribue" de manière éclairée, plus riche (que la seule finance) et bien plus active en encapsulant dans son paiement une information sur la destination souhaitée des fonds. Un monde où la souveraineté nationale est recentrée sur quelques fonctions régaliennes (justice, armée, police, ...) et challengée par cet écrasante masse, un quatrième pouvoir très diffus, somme des souverainetés individuelles qui deviennent indépendantes et autonomes. Et avec les problèmes de sureté nationale que cela peut poser.

1000 votes annuels s'ajoutent aux 1000 actes d'achats de l'année

Les Romains avaient l'habitude de dire "Nihil nove sub sole" et on pourrait probablement rajouter ou renverser la proposition par ces moments de transitions énergétiques aussi bien que démocratiques par "nuvum ad solem venit" soit en bon français courant

"Rien de nouveau sous le soleil" devient en 2017 "le nouveau vient du soleil". 

Ce qui, dans une boucle circulaire dont la symbolique ou la sémantique a parfois le secret, est dans la droite lignée du roi-soleil ou du siècle des Lumières qui pourrait éclairer cette nouvelle forme de société du XXIème comme elle a régenté le XVIème siècle ou bien les dynasties pharaoniques. Et faire regarder les voisins très différemment, et peut-être même les apprécier et, pourquoi pas, les aimer.

     

Eclairage complémentaire : Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami

C'était avant l'été 2016. Quelques vaguelettes d'information ont été apportées par deux-trois experts de la blockchain venant du secteur de la finance. Ils mentionnaient la propagation possible à toute la certification de contrats autre que les transactions financières. Les vagues ont disparues pendant l'été, et même le niveau de la mer a baissé. On sait maintenant que c'est un des signes précurseurs d'une vague conséquente qui peut arriver à tout moment. Ce post va tenter d'apporter des éléments descriptifs de cette vague en cours de formation et donner des indications à ceux qui sont encore allongés sur la plage que la mise en mouvement est peut-être encore possible. Ce qui peut transformer la mutation digitale en course vitale pour l'entreprise.

Ce qu'est la blockchain et son écosystème actuel

Je ne vais pas rentrer dans des détails trop techniques (comme le protocole de hashage sha256 inventé par la NSA et issu du sha-02 pour le chiffrement des données) mais simplement donner de la blockchain une définition pratique et d'usage : la possibilité de sécuriser des transactions ou des évènements par le chiffrement des données et la mise en place d'un tiers de confiance non plus concentré comme pouvait l'être l'Etat ou une banque mais distribué entre de multiples machines ou utilisateurs.

Le Bitcoin est à l'origine et fait partie de cette technologie blockchain. Je vous recommande la lecture du papier "séminal" de Nakamoto en 2009 : on parle bien de la disparition des autres monnaies. La valeur totale du Bitcoin (M1 diraient les économistes familiers avec les agrégats monétaires) est d'environ 12 milliards de dollars. Je vous recommande le site coinmarketcap.com pour suivre les valeurs des 773 crypto-monnaies qui ont été créées depuis 5 ans. Pour rappel, Bitcoin et Etherum font 88,4% de la valeur totale des "cryptocurrencies". Et si vous souhaitez approfondir les tenants et aboutissants de l'écosystème, le cabinet First Partner a fait un formidable travail de mapping des intervenants, termes principaux (e.g proof of work vs. proof of stake) ... 

Mon propos n'est pas ici de venter les mérites du blockchain ou démontrer les applications aux multiples usages possibles comme indiquées dans les cases marrons en bas de la chart, mais bien de prendre un secteur comme celui de l'énergie (oublié sur la chart d'ailleurs) et de faire une "verticale" ou "deep dive" ou "drilling" dans ce secteur et comprendre la force mutagène de cette technologie sur le paysage et les habitudes des acteurs historiques. Et d'enrichir la réflexion et, surtout, accélérer l'action en dehors des consortiums très financiers comme R3 (42 banques) et la plus récente initiative de la CDC, BChain (19 partenaires) avec l'aide inattendue de la CRE (en bas du post) ...

Premiers pas de la blockchain appliquée à l'énergie

C'est presque l'acte fondateur ou au moins celui qui a été médiatisé et devenu le symbole de la blockchain énergétique. Comme Dolly pour le clonage, comme Leïka pour l'exploration spatiale, comme Lucy pour l'homo erectus, Martha est la productrice de photovoltaïque basée à Brooklyn qui a participé au projet de vente de son électricité directement à ses voisins sans passer par l'opérateur historique. Je vous recommande, si vous souhaitez approfondir ces

balbutiements historiques, de regarder le film de présentation du projet Transactive Grip (lors de Devcon1) par LO3 et Consensys qui ont élaboré les protocoles d'échange et les règles d'utilisation pour tout l'écosystème de ce quartier. A noter, pour ceux qui voudraient ne pas avoir à refaire les charts, que la présentation est disponible en ppt ou pdf sur Slideshare ... De plus, d'autres initiatives, comme la fondation SolarCoin, sont à suivre car ce sont des tentatives intéressantes de marquage de la production d'un MWh (méga-Watt-heure) d'origine solaire.

L'étape suivante de cette blockchain énergétique

Assez tentant de s'arrêter là au vu du potentiel de productions individuelles notamment aux US ou en Allemagne. Mais en fait ce n'est qu'un premier pas de la longue série qui vont se suivre avec des expérimentations concrètes et réussies dans certaines entreprises françaises qui ont pris de l'avance .

Une première piste est donnée par la production électrique d'origine photovoltaïque faite par un immeuble qui peut être partagée entre les différents habitants de l'immeuble mais aussi entre les immeubles et particuliers à l'échelle d'un quartier. On voit la complexité complémentaire apportée ici avec des règles de priorités un tout petit plus élaborées que dans le cas de Brooklyn. Un pilote, encore confidentiel et très prometteur, est en cours dans une très grande ville de France pour penser un éco-quartier avec un objectif "énergie zéro" et même, soyons fous, "énergie positive". La présentation en pleinière lors des journées Expériences de Microsoft le 4 et 5 octobre au Palais des Congrès à Paris, en la présence de Satya Nadala, donne quelques informations sur les choix technologiques faits et testés.

Ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin car les technologies digitales permettent au même immeuble de franchir un cap énergétique important. Des sociétés comme Energisme ont développé des capteurs de multiples informations énergétiques (comme température ambiante ou température d'arrivée et de départ de l'eau de chauffage central) qui utilisent les réseaux LORA ou GSM pour les transmettre avec des pas temporels paramétrables. On passe donc d'une logique purement électrique à une logique multi-énergies qui est le propre de tout foyer. Une fois que la donnée est collectée, des algorithmes sont proposés pour l'allocation des coûts réels à chaque locataire de l'immeuble en fonction de sa consommation énergétique. Et même lui donner en feedback, s'il le souhaite, tous les conseils quant à une gestion optimisée de sa consommation ou de sa signature CO2 par un benchmark avec ses voisins immédiats ou d'immeubles proches pour neutraliser facilement l'impact météo. Vous connaissez la règle simple de la consommation énergétique d'un foyer français : 1/3 pour le sanitaire, 1/3 pour le chauffage et 1/3 pour toutes les autres consommations. Mais qui dit règle de répartition dit authentification et opposabilité juridique des mesures et de toutes les données collectées. On voit ainsi que la gestion de simple électricité s'est étendue à l'ensemble des fluides énergétiques du quartier, de l'arrondissement ou de la commune ...

Voilà avec une application maintenant évidente de la blockchain qui, en quelque sorte, horodate et "quantité-date" les électrons secoués aussi bien que les molécules agitées

Ces exemples d'usage montre le besoin de différentes blockchains à utiliser en fonction des applications avec bien sûr un besoin de penser de manière globale pour arriver à rendre convergentes et "portables" les multiples mesures authentifiées qui sont faites. Je propose le mot méta-blockchain (un peu différent de sidechain) pour poser cet enjeu. Et il y aura des blockchains de pontage ou des chambres de compensation, comme cela a été mis en place dans le domaine financier (clearing house). Et même des produits dérivés pour couvrir les variabilités des prix (haaa, les butterfly sprays ...).

Mais l'énergie, c'est aussi du stockage

Toutes les réflexions menées jusque-là semblent avoir porté sur la production et la consommation en temps réel de cette énergie électrique produite à un coût marginal proche de zéro (ce qui est la lame de fond photovoltaïque qui a initié et permet la révolution amorcée). Un autre facteur d'importance est en train d'apparaître avec le stockage possible de cette énergie. Le stockage centralisé comme on peut le retrouver sur la matrice ci-dessous n'est pas encore d'actualité : les progrès réalisés en pile à combustible ou autres transformations électrolytiques permettra peut être cela de manière économique dans le futur mais on n'en n'est pas encore là. En revanche, la case d'à-côté est passionnante avec le stockage distribué qui est très prochainement permis par les batteries à la maison. On pense immédiatement aux batteries proposées par Tesla (Tesla Home Battery) mais c'est plutôt dans la direction des batteries de voitures électriques qu'il faut regarder. Comme mentionné dans un post précédent, les ordres de grandeur du stockage permis par les voitures électriques (60-100 kWh vs. les 5-7 kWh journaliers dont a besoin un logement) sont une disruption majeure et même une incitation économique forte à mettre en place au plus vite la blockchain pour capter cette capacité d'effacement en heure de pointe. Je vous invite à jeter un œil aux valeurs spot journalières du prix du MWh pour voir l'enjeu de lissage ou d'exploitation des crêtes que cela représente. Et en cas de pointe annuelle, comme à l'habituelle fin janvier pour les records, ce n'est plus de 50 euros/MWh dont on parle mais de 400-500 euros/MWh ... Oui, la voiture électrique à domicile et son intégration dans le grid blockchain local va bientôt être une source de revenus. Et le rachat de Saft par Total est probablement à comprendre comme cela d'ailleurs.

Les plus attentifs vont mentionner la complexité du traitement de ce stockage. Mais ce n'est qu'un tout petit plus compliqué que l'intégration des pertes en lignes. Les développements en cours pour des pilotes intègrent les fonctions de dissipation électrique (auto-décharge) mais aussi les rendements de charge et de décharge ... en fonction du niveau de charge et de la vitesse choisi aussi. Et c'est bien là que Etherum avec sa souplesse de codage et d'inclusion d'algorithmes spécifiques (jolis cas à venir de combinaison avec machine learning d'ailleurs ; ) prend l'avantage sur le choix Bitcoin pensé pour des informations financières stables dans le temps. Comme vous le voyez, le stockage électrique est une très belle branche critique et prometteuse de la ramification de l'arbre des applications de la blockchain à l'énergie.

Une application aux économies d'énergie ?

A force de se focaliser sur la distribution et le stockage, on en viendrait presque à oublier que "l'énergie la plus disponible est celle que l'on peut économiser" ...

Et la blockchain apporte là encore un outil très précieux pour authentifier les flux passés, présent et à venir, par exemple pour des chaufferies (pilote en cours). Une sorte de "NegaWattCoin" qui pourrait servir d'unité d'oeuvre à toutes les économies réalisées dans un bâtiment, une usine, une piscine... L'ajout d'un peu de "machine learning" (réseaux neuronaux à 3-4 couches éventuellement couplés avec des algorithmes génétiques) appliqué à toutes ces données connectées permet de plus la mise en place d'alertes pertinentes par rapport à des températures de consignes non respectées ou des anciennetés très variables de ces chaufferies et plus ou moins impactantes sur la facture énergétique globale. Surtout si la météo locale apporte sa variation quotidienne d'environnement.

Grace à ces faits authentifiés, la base contractuelle devient extrêmement claire entre l'énergéticien et le client. Et les contrats avec des incentives d'économie deviennent bien plus facile à gérer et donc à se généraliser. Et on peut sentir la transition s'accélérer, alimentée par des intérêts financiers bien compris de part et d'autre.

Nouvelle rigueur pour les certificats d'économie d'énergie ?

capture-decran-2016-10-17-a-09-52-41La blockchain va aussi induire de grands changements dans tout ce sous-secteur de l'énergie que sont les dispositifs CEE. Le texte du ministère de l'environnement qui définit ces certificats est clair : "Le dispositif des certificats d’économies d’énergie (CEE), créé en 2005 par la loi de programme fixant les orientations de la politique énergétique, constitue l'un des principaux instruments de la politique de maîtrise de la demande énergétique. Il repose sur une obligation de réalisation d’économies d’énergie imposée par les pouvoirs publics aux vendeurs d’énergie appelés les « obligés » (électricité, gaz, GPL, chaleur et froid, fioul domestique et carburants pour automobiles). Ceux-ci sont ainsi incités à promouvoir activement l’efficacité énergétique auprès des consommateurs d’énergie : ménages, collectivités territoriales ou professionnels."

Comme vous pouvez l'imaginer, l'application de ce texte avec la capture de données, le pas de mesure annuel, la validation des plus de 10 000 dispositifs changeants et les modes de calcul avec un impact fiscal fort sont bien moins clairs. La blockchain apporte cette rigueur inégalable à toute cette incitation vertueuse qui se monte tout de même à 1 milliard d'euros du premier janvier 2016 à fin 2017.

La France, 1ère dans le monde sur "l'Energie Chain" ?

Je parlais d'un été 2016 calme où l'eau s'était retirée pour poursuivre l'analogie avec le tsunami en cours. Mais un autre signe est venu à la fin du mois de juillet, la promulgation d'une ordonnance relative à l'autoconsommation d'électricité : Ordonnance  n° 2016-1019 du 27 juillet 2016 relative à l'autoconsommation d'électricité

En synthèse, elle libère la possibilité pour chacun en France de produire de l'électricité et de vendre le surplus de production aux autres, voisins ou pas d'ailleurs. C'est un énorme coup d'accélérateur donné à l'émergence en France des micro-grids et bien sûr de moyens de paiement et transactionnel entre particuliers. Je parle de transactionnel car ce sera le choix des "communautés" de définir leur unité d'oeuvre comme c'est le cas pour des organisations similaires (je pense aux systèmes d'échanges locaux ou SEL). Je vous renvoie pour plus de détail à l'excellent post de Marc Lipskier qu'il a posté en plein mois d'aout et a pu donner un peu d'écho à une mesure peu relayée par les médias plus traditionnels.

Si vous connaissez et pouvez me mettre en relation avec la personne qui a oeuvré pour la promulgation à la CRE, je suis preneur : ce n'est pas tous les jours que l'on a un visionnaire de cette ampleur dans la fonction publique. "Un fonctionnaire est là pour que cela fonctionne", mais là, il s'agit de beaucoup plus. J'avais eu la même bonne surprise en plaidant en 2007 pour l'accès aux PDL de 17 millions de particuliers : belle écoute des arguments d'un dirigeant d'entreprise de la part de la commission qui oeuvrait à ce moment là pour l'ouverture du marché du gaz et de l'électricité aux fournisseurs alternatifs comme Poweo.

Acteurs historiques = nouveaux fournisseurs alternatifs

Cela va être plus ou moins rapide mais l'impact pour les acteurs historiques va être plus que conséquent et de toute façon va les forcer à réagir bien plus rapidement qu'ils ne peuvent l'imaginer. Et c'est même à un retournement de situation auquel on pourrait assister.

Car au-delà de la généralisation de cette technologie dans tout le secteur (comme je l'ai illustré en choisissant 4-5 usages parmi la vingtaine qui sont possibles), c'est l'opportunité de mouvement collaboratif et communautaire que ces crypto-kWh vont permettre. Car les lignes vont bouger. Imaginez un acteur historique qui va avoir en face de lui 100 000 foyers interconnectés, dotés d'un solide sens du coût du kWh en fonction du moment de la journée et surtout de l'année. Très différents de la masse moutonnière actuelle à qui ont peu imposer des tarifs définit en haut lieu. On pourrait me dire que cela peut être comme des nouveaux industriels, après tout. Et non. Car ce sont aussi des nouveaux fournisseurs, soit par leur débordement de production tout au long de l'année, soit par leur vente instantanée d'électricité stockée et aussi, soyons fous, par la capacité de se mobiliser en plus de la vente en baissant collectivement la consommation électrique par l'acceptation d'une température de confort de 18° par exemple. Fournir cette énergie pour "effacer" (se passer de) deux centrales nucléaires serait une motivation suffisante pour beaucoup. Mais ce n'est que mon avis ... surtout si l'effacement n'est plus que passif et devient actif avec le destockage partiel des batteries de forte capacité des voitures électriques.

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On touche du doigt, au delà de la vague qui approche pour le secteur de l'énergie, à la propagation sismique de changements de comportement pour les communautés intéressées par de nouvelles économies et impliquées dans de nouveaux modes de partage. Une nouvelle écologie.

Mais c'est aussi une manière d'ajouter un peu de solidarité dans ce monde. Le mot "Chain" prend un nouveau sens. Plus précisément, reprend le sens de "chaine" qui , avec son sens social comme dans "chaine de solidarité", est bien l'endroit où le lien prend forme et redonne à l'homme sa dimension d'animal social doté d'une intelligence collective et collaborative.

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